Par Astrid Hofmanova de Radio-Prague
Le 10 juin 1942 les nazis ont rasé la commune de Lidice, à la suite de l'attentat contre le protecteur du Reich, Reinhard Heydrich. Nous sommes le 27 mai 1942, à Prague, il est environ 10 heures. Le protecteur du Reich en Bohême et en Moravie, le SS Obergruppenführer, Reinhard Heydrich, part pour Berlin. Confortablement assis dans sa voiture, il ne se doute pas qu'il n'arrivera jamais à l'aéroport de Kbely d'où devait s'envoler son avion. Sa voiture devient la cible de l'attaque de deux hommes, membres de l'unité tchécoslovaque à l'étranger, Josef Gabcik et Jan Kubis. Blessé, Heydrich est transporté à l'hôpital de Bulovka où il meurt huit jours plus tard. En ce moment-là, personne ne s'attendait à ce que cet attentat soit à l'origine de l'une des plus grandes tragédies nationales que tout le peuple tchèque connaît sous le nom de Lidice.
Au lendemain de l'attentat, les Allemands ne tardent pas à chercher le Judas. "Dix millions de couronnes obtiendra celui qui le trouvera..." Pour satisfaire à leur désir de vengeance, les Allemands choisissent la commune de Lidice. Pourquoi ? Cela peut paraître absurde, mais il y a, à l'origine de la tragédie de Lidice, une lettre d'amour dans laquelle un certain Milan écrit à sa copine : "Chère Anne, excuse-moi de t'écrire si tard mais tu sais que j'avais beaucoup de travail et de soucis. J'ai fait ce qu'il fallait faire. Ce jour fatal, je ne sais même pas où j'ai dormi. A la semaine prochaine et puis on ne se verra plus..."
La lettre a été retenue par le fabricant Pala, à l'époque Maire de Lidice, qui l'a remise à la Gestapo. Il est vrai que le contenu de la lettre est un peu obscur et que les nazis ont appris le départ pour l'étranger, en 1939, de deux anciens officiers de l'armée tchécoslovaque de Lidice, les nazis ne sont pourtant jamais arrivés à confirmer la liaison entre l'attentat et l'auteur de la lettre. Mais, le mot Lidice a déjà été prononcé. Ainsi, un communiqué officiel allemand annonce le 10 juin 1942 : "Etant donné que par leurs activités et l'aide apportée aux assassins de Reinhard Heydrich, les habitants du bourg Lidice ont enfreint, de la manière la plus grossière, les lois en vigueur..." Lidice a été rasée, les Allemands ont détourné le cours du ruisseau qui la traversait, ont comblé le lac où les enfants apprenaient à nager, le nom de la commune a été effacé de la carte. Les travaux de liquidation ont été achevés le 1er juillet à 16 h et les exécuteurs, satisfaits de leur travail, se sont faits prendre en photo. Mais ce n'est pas tout, le bilan de l'effacement de la commune de Lidice étant beaucoup plus lourd. En effet, les Allemands ont fusillé sur place 173 hommes, 19 hommes absents qui revenaient de leur poste de nuit à la mine ayant été abattus plus tard. Le plus âgé d'entre eux avait 84 ans, le plus jeune 15. Environ 200 femmes, arrachées à leurs maris et à leurs enfants, ont été déportées au camp de concentration du triste renom de Ravensbrück, réservé spécialement aux femmes. 60 d'entre elles n'ont plus jamais revu leur pays natal. Quant aux enfants, ceux dont l'aspect physique correspondait aux critères raciaux d'un prétendu type nordique, ils ont été placés pour subir une rééducation dans des familles allemandes. Le reste a été asphyxié dans les chambres à gaz du camp de concentration de Chelmno en Pologne. L'idée de transformer le château de Chelmno, situé au sein d'une belle forêt de pins, en camp de concentration est venue directement d'Adolf Hitler et de Heydrich. C'était l'un des camps de concentration les plus secrets dont on ne sait pas grand chose, même aujourd'hui. Seuls 17 enfants sur les 104 déportés sont revenus chez eux après la guerre.
Lidice a été effacée de la carte mais pas du cœur des femmes et enfants qui avaient survécu aux horreurs de la guerre. Ils y sont revenus pour fonder de nouvelles familles. Mais la résurrection de ce village martyr ne devait pas se passer sans problème. En effet, c'est le nouveau régime communiste qui ne tardait pas à s'emparer de sa tragédie pour l'exploiter à fond. La commune est devenue le lieu de manifestations obligatoires dont l'objectif était de démontrer les conquêtes du régime d'alors et surtout la supériorité morale du camp socialiste à l'égard de l'Occident. Les touristes soviétiques faisaient obligatoirement une escale à Lidice, quant aux femmes de Lidice, on en a fait un mythe: durant quarante ans, ce n'était qu'elles qui présidaient le comité national de la commune. Quel malheur de devenir commune - symbole, car, souvent, on s'y occupe plutôt des morts que de ceux qui vivent. Lidice n'a pas échappé à ce destin. Les rues y sont propres, il y a une roseraie et un beau parc de 30 ha, mais il n'y a pas d'école, de dispensaire et d'église.
En revanche, il y a un monument géant mis en chantier dans les années quatre-vingt, un projet mégalomane du gouvernement d'alors qui prévoyait la construction d'un globe muni d'ampoules qui clignoteraient sur les lieux de violence et d'arbitraire dans le monde entier, de 173 croix portant les noms des martyrs, d'une copie de la cloche d'Hiroshima et de la salle où retentirait le battement du cœur... En 1990, les travaux ont été suspendus et depuis, cette construction en métal, qui a englouti 30 millions de couronnes, est vouée à la merci de la rouille. Quel sera le sort de ce monument inachevé ? Certains proposent de le liquider, mais avouent que cette liquidation serait trop chère. Une coopérative catholique veut placer dans le bâtiment une maison de retraite et une chapelle. La commune de Lidice aimerait y voir un centre commercial ou une galerie d'art.